Eugène EYRAUD

Eugène Casimir EYRAUD

Né le 05 Février 1820 à Saint-Bonnet en Champsaur.

Décédé sur l’Île de Pâques le 19 Août 1868  à l’âge de 48 ans.

Eugène Eyraud est le premier européen ayant vécu sur l’île de Pâques et premier missionnaire catholique dans cette « île du bout du monde », à 4000Km du plus proche lieu habité, mystérieuse avec ses énigmatiques et majestueux moaïs. Cette courte biographie présente son œuvre religieuse et ses contributions à la connaissance de la culture pascuane. Un bilan qui lui vaut une reconnaissance très large, tant religieuse que scientifique, et même un timbre émis par la Poste chilienne en 1938 à l’occasion du cinquantenaire de l’annexion de l’île par le Chili.

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Timbre de la poste Chilienne
Maison natale d'Eugène Eyraud, Saint-Bonnet

Les origines champsaurines

Eugène Casimir Eyraud naquit le 5 février 1820 à Saint-Bonnet en Champsaur. Il était le septième des huit enfants de Charles Eyraud « Jacon » et de Magdeleine Gauthier. La famille habitait dans le bourg une maison donnant sur la cour Lafita.

Enfant calme, travailleur et serviable, il était très lié à son frère cadet Jean, né en 1823, avec qui il partagea une vocation religieuse précoce. La mort de son père, alors qu’il n’avait que huit ans, bouleversa sa vie. Il devait soutenir sa famille et choisit de sacrifier sa vocation religieuse au profit de son cadet qui présentait de bonnes dispositions intellectuelles. Il avait 18 ans lorsque son frère aîné et parrain, Joseph, l’invita à le rejoindre à Suèvres, près de Blois, où il possédait une entreprise de mécanique-serrurerie. Il réussit très bien dans cette nouvelle profession plus rémunératrice, et après deux ou trois ans, son frère Jean étant entré au Petit Séminaire d’Embrun, il s’institua soutien de famille et tout particulièrement de son cadet afin qu’il pût accomplir sa vocation religieuse.

L’aventure en Argentine

Eugène avait démontré à Suèvres d’excellentes qualités professionnelles. Un « négociant » argentin de passage à Blois, séduit par ses compétences et sa personnalité lui aurait alors offert une belle situation dans ses affaires à Buenos Aires, frais de voyage offerts. Eugène n’hésita pas, c’était pour lui l’occasion d’accéder à une situation qui lui permettrait de mieux soutenir sa famille. Il avait 24 ans lorsque, le 4 janvier 1844, il débarquait à Buenos Aires via Montevideo. Mais le pays était en proie à la guerre civile et il découvrit que l’entreprise où il devait prendre ses fonctions avait été détruite. Sans le sou, son employeur ruiné, seul dans une lointaine terre étrangère, il sut faire face et, en quelques mois, amasser un petit pécule lui permettant de se joindre à une caravane pour émigrer vers le Chili, pays d’opportunité depuis la récente découverte des grands gisements de cuivre et d’argent de l’Atacama.

Caravane d'émigrés traversant la Pampa Argentine
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Gare de Chanarcillo en 1862

L’aventure au Chili

Eugène s’installa à Copiapo principal centre minier de l’Atacama, en exerçant son métier de mécanicien. On dit qu’il a travaillé pour les chemins de fer qui se développaient pour desservir les sites miniers. Pendant plusieurs années, il économisa et amassa une petite fortune qui lui permit de soutenir son frère Jean devenu missionnaire en Chine, et plusieurs autres membres de sa famille. Mais cette activité d’entrepreneur ne lui avait pas fait oublier sa vocation, et c’est à Copiapo qu’eut lieu la rencontre qui devait changer sa vie.

Une rencontre déterminante

Il rencontra un jour deux prêtres parlant français qui appartenaient à la congrégation de Picpus (dénomination familière de la congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie) et qui lui apprirent la vocation missionnaire de cette congrégation dans le Pacifique. Il apprit également qu’elle admettait des Frères convers et qu’il n’était donc pas nécessaire d’être prêtre pour être missionnaire ! Cette double révélation fut déterminante : Eugène vendit son affaire et, le 19 mars 1855, il fut admis au noviciat de la congrégation de Picpus à Valparaiso. Le mécanicien de l’Atacama cédait la place à Frère Eugène, missionnaire de Picpus !

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Armoiries de la congrégation de Picpus
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Noviciat de la congrégation de Picpus à Valparaiso
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Carte de l'Océanie Orientale
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Arraisonnement d'un navire de Blackbirders

Première initiative d’Eugène Eyraud

Les missions en Océanie orientale (carte ci-contre), vaste secteur du Pacifique qui comprenait l’île de Pâques, étaient placées sous l’égide de l’évêché de Tahiti. La première mission vers l’île fut organisée en 1862 et Eugène, encore simple novice, demanda à y participer, ce qui lui fut accordé. Ils apprirent alors que l’île de Pâques venait de subir une terrible razzia esclavagiste (appelée blackbirding) organisée par des navires péruviens et que les quelques rescapés qui avaient pu être rapatriés du Pérou à l’île de Pâques y avaient amené des maladies provoquant de terribles épidémies de petite vérole et de phtisie. N’ayant qu’une vague mais inquiétante idée de la situation sur l’île, les missionnaires hésitaient à poursuivre l’aventure.

Deuxième initiative d’Eugène Eyraud

C’est alors qu’Eugène demanda la permission de se rendre seul sur l’île, afin d’établir un rapport sur la situation. La permission de partir lui fut accordée, malgré les dangers liés à une telle mission effectuée en solitaire sur une île très lointaine et mal connue. Seul passager Européen, Eugène s’attacha durant le voyage à Pana, un des réfugiés Pascuans qu’il devait rapatrier à l’île de Pâques.

Carte de l'île de Pâques
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Maoris en armes
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Baie de Cook

L’aventure sur l’île de Pâques

Ils atteignirent l’île le samedi 2 janvier 1864. Prudent, Eugène voulait débarquer à la baie d’Anakena car son ami Pana était originaire de cette région et il espérait ainsi être bien introduit auprès des indigènes. Mais le capitaine du navire choisit de débarquer à la baie de Cook, à l’autre extrémité de l’île. Selon les propres termes, l’accueil des indigènes promettait d’être très mouvementé :

« Ce sont des gens horribles à voir. Ils sont menaçants, armés de lances ; la plupart sont entièrement nus. Les plumes qu’ils portent comme ornement, le tatouage, leurs cris sauvages, tout leur donne un aspect affreux. Puis la petite vérole fait des ravages dans l’île.» 

Le souvenir de la razzia et de l’épidémie de petite vérole ramenée sur l’île par les survivants du Pérou agitaient les esprits ; cette peur s’était transmise à l’équipage qui décida de ne pas s’attarder.

Troisième initiative d’Eugène Eyraud – L’installation sur l’île de Pâques

On suggéra alors à Eugène de le ramener gratuitement à Tahiti, mais il était bien déterminé à poursuivre sa mission et il débarqua seul à Hanga Roa, sur la baie de Cook, accompagné de son ami Pana comme protecteur, guide et interprète. Il dut subir l’accueil mouvementé d’une foule hostile, comprenant nombre de guerriers en armes, couverts des tatouages et peintures de guerre, dont il était avéré qu’elle était anthropophage. Eugène pouvait certainement craindre de subir un mauvais sort. Heureusement il fut un temps protégé par Pana qui le guida dès son arrivée vers son clan sur la baie d’Anakena. Mais le lendemain, depuis cette baie, il vit son navire fuir au loin l’île de Pâques après que l’indélicat capitaine ait débarqué ses bagages à la baie de Cook où, à l’autre bout de l’île et laissés sans surveillance, ils furent pillés par les indigènes.

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Baie d'Anakena

Un missionnaire prisonnier

Revenu à Hanga Roa pour récupérer ses bagages et y bâtir sa case, Eugène s’était installé sur le territoire d’un clan dont le chef, Torometi, allait devenir à la fois son protecteur et son persécuteur ; il était, de fait, devenu sa « propriété ».

Tête tatouée Pascuane

Cette situation le contraignit à défendre constamment ses maigres possessions contre l’avidité de Torometi et affectait sa liberté de déplacement sur l’île et donc son activité de missionnaire auprès des populations. La situation de l’île était dramatique et Eugène évoque plusieurs baptêmes de victimes de la petite vérole et de la tuberculose. Il est certain que c’est au cours de ce premier séjour sur l’île qu’il contracta cette dernière maladie qui devait l’emporter.

Goélette du XIXème Siècle

Le missionnaire au travail

Malgré ces difficultés Eugène trouva sa place au sein de la population. Seul et sans aide, il réussit dans sa mission de catéchiste. Partisan d’une approche humaniste, il profitait de la curiosité que le spectacle de ses prières provoquaient chez les indigènes pour rechercher le contact avec la population. Il se mettait entièrement à sa disposition, quitte à en subir les désordres : il savait que ses leçons étaient vécues d’abord comme des distractions, mais que la patience et la constance feraient leur œuvre dans le temps.

La fin du calvaire

Vers la fin de son premier séjour sur l’île, il fut pourtant pris et malmené au cours d’une expédition punitive menée par une foule contre Torometi dont la case fut brûlée sous ses yeux. Affaibli, totalement dépouillé, il se réfugia à Vaihu, un secteur plus calme du sud de l’île où il reprit ses catéchismes. Quelques semaines plus tard, une goélette venue de Valparaiso à sa recherche aborda la baie de Cook le 11 octobre 1864, neuf mois et neuf jours après le débarquement d’Eugène sur l’île. Recueilli à bord, drapé dans une vieille couverture et malade, Eugène rentra à Valparaiso reprendre des forces avec la promesse de revenir plus tard « avec quelques aides pour établir une véritable mission sur l’île de Pâques ». Il aborda au Chili le 30 octobre 1864.

L'île de Paques selon Pierre Loti

La seconde mission – Le retour à l’île de Pâques

Le 30 avril 1865, Eugène prononça ses vœux et prit le nom de Frère Joseph. Une nouvelle mission fut organisée et atteignit l’île de Pâques le 25 mars 1866. Elle était dirigée par le Père Hyppolite Roussel et Eugène, simple Frère, était placé sous son autorité. L’établissement de la mission fut possible malgré une situation très troublée de l’île, toujours en proie à l’épidémie et aux troubles entre clans. Trois cases furent construites par Eugène ; la figure en montre la disposition en forme de « U », non loin de la mer.

Plan de la mission en 1868

Sept mois environ plus tard, un important renfort (un prêtre et un frère) arriva à la mission. Jean-Baptiste Dutrou-Bornier, capitaine du navire qui les amenait et aventurier notoire, élabora à cette occasion des plans d’exploitation de l’île pour l’élevage ovin et n’eut de cesse de les réaliser, de gré ou de force. Ce projet dégénéra en un grave conflit de propriété territoriale avec la population de l’île et la mission. On sait assez peu de choses sur le rôle d’Eugène au cours de cette seconde mission, si ce n’est qu’en sus de son travail de catéchiste, il s’épuisait « à des travaux supérieurs à ses forces physiques » et que sa santé déclinait rapidement : la phtisie qui rongeait sa poitrine était maintenant ouvertement déclarée et ses effets étaient aggravés par la fatigue des travaux, les rigueurs climatiques et une alimentation inadaptée à son état.

La fin de la route

Son état de santé s’aggrava rapidement durant le mois de juillet 1868 qui fut très pluvieux et froid. Le 19 août 1868 Frère Eugène put s’endormir avec la satisfaction d’apprendre que tous les Pascuans avaient été baptisés ; sa mission sur Rapa Nui était un succès.

Sa sépulture est de nos jours transférée dans une annexe de l’église Sainte-Croix d’Hanga Roa, la principale bourgade de l’île.

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Plus ancien portrait connu d'Eugène Eyraud
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L'église Sainte-Croix d'Hanga Roa

Eugène Eyraud ethnologue ?

Homme intelligent et curieux, Eugène a ramené de sa première mission un témoignage très précieux de la culture Pascuane et de son mode de vie, ce qui lui vaut d’être encore de nos jours abondamment cité dans la littérature relative à l’île de Pâques.

Il a noté la présence de nombreuses statuettes de bois dans les cases « représentant des figures d’hommes, de poissons, d’oiseaux, etc. ». Il n’a pas observé non plus de rites religieux « à l’occasion de la mort », les corps étant alors simplement abandonnés en face de leur case, sur un tas de pierre élevé sur la grève. Les corps étaient enveloppés dans une natte de paille dont les extrémités sont ficelées avec un cordon.

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Statuette Pascuane

Sa contribution sans doute la plus importante dans ce domaine est d’avoir découvert et signalé l’existence de plaquettes de bois couvertes de ce qui semblait être une écriture hiéroglyphique. Il révélait ainsi l’existence de l’écriture Rongorongo, la seule connue à ce jour dans toutes les îles de l’Océanie !

Malgré nombre de recherches poussées, cette écriture reste hélas encore non déchiffrée avec certitude.

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Ecriture Rongorongo

Les mœurs et traditions pascuanes

Eugène évoque nombre d’aspects des mœurs et coutumes des Pascuans, dont leur goût immodéré pour les parures, les coiffures, les tatouages et peintures corporelles, la tradition des femmes de se percer les lobes des oreilles et d’y faire développer de grands orifices en y introduisant des rouleaux d’écorce de bois.

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Tatouages Pascuans

Il décrit également avec précision, pour les avoir habitées à l’occasion, leurs longues cases, en forme de barque renversée couvertes de chaume, munies d’une seule entrée très basse par laquelle il fallait se faufiler à plat-ventre.

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Hutte Pascuane

Il décrit également leur régime alimentaire essentiellement constitué de patates douces, de quelques poules, et, de loin en loin, de poissons. Leur technique de cuisson des animaux dans les fours polynésiens peut surprendre : après avoir étouffé l’animal en enterrant sa tête (ils ont horreur de la vue du sang), «on brûle sa peau, et, sans autre opération, on met le corps au four ordinaire avec les patates».

 Sources, Publications et Bibliographie :

Publications :

Yves Chiaramella, Dominique Robert-Loubet Eugène Eyraud (1820-1868) – Un Champsaurin à l’île de Pâques. Bulletin de la Société d’Études des Hautes-Alpes.. Gap, 2022.

Chabanne-Eyraud 2012 : Chabanne Eyraud (Nadyne) Eugène Eyraud missionnaire et premier Européen à vivre sur l’île de Pâques (Rapa Nui), Étude non publiée, 2012.

Sources Principales :

Annales de la propagation de la foi – Recueil périodique. Paris, 1835 à 1874.

Archives de la Congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et le Marie, dite de Picpus, Rome.

Archives départementales des Hautes-Alpes.

Bibliographie Partielle :

Caillot (Eugène) Histoire de la Polynésie orientale, Ernest Leroux éditeur, Paris, 1910.

Fischer (Steven Roger) Island at the End of the World – The turbulent History of Easter Island, Reaktion books, London 2005.

Métraux (Alfred) L’île de Pâques, Édition revue et augmentée de 1941, coll. Ethnologie, mœurs, folklore, Ed. Gallimard (n° 46), Paris, 1980.

R.P. Mouly SS.CC, L’île de Pâques – Île de mystère et d’héroïsme, Librairie d’Amérique et d’Orient, Paris, 1949.

Orliac (Michel et Catherine) L’île de Pâques – Les dieux regardent les étoiles, Découvertes, Éditions Gallimard – Histoire, Paris, 2004.